L’angoisse des résultats
14 décembre 2011 par laurent |Sylvie a découvert sa séropositivité à la fin des années quatre-vingt. Elle témoigne ici de la place particulière des bilans biologiques dans sa longue histoire avec le VIH. Avec l’amélioration de son état de santé, elle croyait ne plus devoir redouter les examens et l’attente des résultats. Pourtant, aller mieux n’immunise pas contre l’inquiétude.
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Tout le week-end, j’ai attendu les résultats de mon bilan. Je pensais naïvement que cette attente ne serait plus jamais un problème. Mon immunité au beau fixe et ma charge virale indétectable depuis des années ont fini par transformer mon passage au laboratoire en simple formalité. Et pourtant dernièrement, sans prévenir et sans explication, cette peur originelle m’a envahie à nouveau, violente, palpable, omniprésente.
L’annonce de ma séropositivité a ouvert en moi un gouffre insondable où se sont accumulés, année après année, les angoisses, les pertes, les deuils et les renoncements. A l’époque où j’ai appris ma séropositivité, le diagnostic sonnait comme une mort annoncée. Les médecins me donnaient encore quelques mois à vivre, tout au plus quelques années. Et très vite, la peur lancinante de la maladie s’est cristallisée autour des bilans. Chaque mois ou chaque trimestre, la consultation se concluait par une prise de sang et l’attente anxieuse des résultats. A l’époque, tous les séropositifs appréhendaient la baisse inexorable des CD4. Chaque résultat semblait marquer une nouvelle étape vers le traitement tant redouté, la prophylaxie des infections, les maladies opportunistes, l’hospitalisation et la mort.
J’ai tout tenté pour dompter cette peur. J’ai fini par aller deux fois à l’hôpital pour chaque bilan, à une semaine d’intervalle, d’abord pour la prise de sang puis pour la consultation, ce qui me permettait de discuter directement des résultats arrivés entretemps avec le médecin. Mais ces examens répétés et l’attente des analyses ont agi sur moi comme un supplice chinois. Une petite goutte d’eau qui en tombant régulièrement au même endroit, a fini par provoquer une blessure profonde. La répétition de la prise de sang, cet événement presque anodin, m’était devenue insupportable psychologiquement, se traduisant par une tension physique. Me piquer demandait aux infirmières des trésors de patience et une main extraordinairement douce et légère.
Puis les trithérapies sont arrivées. Le traitement s’est transformé, plus simple, moins inquiétant, presque facile aujourd’hui. Mon taux de CD4 s’est envolé vers des niveaux inespérés. Le virus a disparu de mon sang ou presque et avec lui l’angoisse des bilans et de leur répétition. Je n’ai ressenti dernièrement aucun symptôme susceptible de me mettre en alerte. Mon traitement fonctionne à merveille et ne me pose aucun problème particulier. Je pensais avoir refermé définitivement une lourde porte sur ce passé. Et pourtant, sans que je puisse me l’expliquer, en attendant mes derniers résultats, le gouffre en moi s’est rouvert et m’a happée.
C’est un vieil ennemi que je connais trop bien. Il provoque chez moi une tension mortifère. Il aspire mon âme et la dévore. Comme surgies d’une boîte de Pandore, toutes les peurs accumulées m’ont à nouveau envahi. J’ai retrouvé mes anciens réflexes face à la maladie : la respiration coupée, le dos vouté, le regard traqué, je suis une boule de nerfs, je fuis, je m’enferme, je me replie. Dans ces moments sinistres, j’excelle à faire le vide autour de moi. Tous les vieux mécanismes délétères sont à nouveau actifs, comme aux heures les plus sombres de la maladie. Cesser d’aimer et ne plus être aimable. Ne plus être aimée surtout, pour inciter inconsciemment mes proches à faire le deuil de mon existence. Sans même en avoir précisément conscience ni en identifier la cause, j’ai vécu deux jours de stress comme je n’en avais pas connu depuis des années. Deux jours d’enfer, sans motif ni raison.
Le mail de mon médecin est arrivé lundi matin à la première heure. Quelques lignes précises et synthétiques : 780 CD4, 28%, CV indétectable, fonction rénale normale, foie RAS, Amitiés. C’est bref, presque impersonnel mais je devine dans ce simple mot de conclusion sa satisfaction modeste et l’humanité bienveillante avec laquelle il veille sur ma santé depuis vingt ans. J’ai relu ce mail dix fois pour mieux me convaincre que tout allait bien. Mes larmes de soulagement ont peu à peu dissous mon inquiétude. J’ai recommencé à respirer. La pression a fini par disparaître. J’ai regardé le monde avec émerveillement.
Comme on condamne un puits dangereux, j’ai symboliquement muré le gouffre béant de mes angoisses et de ma peur. Pourtant, et c’est l’un des paradoxes du Sida, je sais que le moindre doute sur ma santé, une incertitude concernant mon traitement ou un signe imperceptible peuvent réveiller à tout moment de vieilles peurs enfouies. Malgré mes bons résultats, ma santé presque insolente et ma bonne humeur retrouvée, je devine confusément que cette angoisse de la maladie, telle un monstre repu et pour un temps en repos, reste tapie au plus profond de moi.
Sylvie
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4 réponses à l'article “L’angoisse des résultats”
Par jobec le 15 décembre 2011
Merci pour ce témoignage !
Je croyais moi aussi qu’avec le temps, cette période noire qui précède les examens CD4/Charge virale allait devenir moins lourde, que cette immense bulle dans laquelle on se plonge durant cette période (chez moi ça commençait 15 jours avant mes exams) allait se transformer en une simple petite boule d’angoisse qui se manifeste juste au moment d’ouvrir ses résultats et en fait non, on est tellement marqué par cette attente des résultats au début, on vit de tels moments de dépression, morbide que ça nous marque psychologiquement,ça ne fait aucun doute et c’est logique que ça puisse revenir de temps a autre.
De même que nos doutes concernant notre futur avec le vih… au début on pense qu’il ne nous reste plus que quelques années a vivre, puis avec les bons résultats qui suivent et deviennent la règle, on commence a envisager qui l’on a effectivement la même espérance de vie que si l’on était pas séro+, et puis il suffira d’un truc lu sur internet, d’un petit bobo, d’une angine qui ne passe pas pour que l’on doute a nouveau et que l’on retombe dans sa tête dans la phase « vih = mort prochaine ».
Il faut arriver a garder la tête froide et regarder la réalité en face : Les traitements fonctionnent et nous vivrons bien et longtemps ça ne fait pas de doute alors arrêtons de nous torturer pour rien !
Par Vincent le 16 décembre 2011
Bonjour,
Plus je vais à l’hôpital, plus je trouve cela angoissant. A la fois pour des raisons que je ne saisis pas. A la fois aussi pour la crainte de découvrir quelque chose de nouveau.
J’ai demandé à pouvoir faire mes analyses en labo de ville car je ne supportait plus l’attente systématique et parfois longue entre bilan et consultation. On va voir si c’est ce qui me convient !
merci !
Vince
Par laila le 13 février 2012
merci pour tout ce que vous dites je suis âgée de 27 et je viens d’apprendre mon statut sérologie qui est positif,je n’ai jamais été aussi malheureuse je me suis demandé maintes fois comment j’avais fait pour l’avoir tellement j’y ai pensée que par la suite j’ai eu une tension très élevé au point ou j’ai été paralysé au cote droit du corps,j’ai pas encore commencer le traitement sur le VIH car j’ai peur de ce que l’on dira,je souhaite avec ce que je viens de lire sur vous que je pourrais enfin me dire que c’est pas une fatalité et que je dois vivre pour tout ce que j’aime
Par henry le 13 février 2012
du courage pour tous car moi je peux pas vivre ainsi