Le Blog sida Éclairages sur la séropositivité et l’épidémie de sida

Ce fut surtout une histoire de feu et de sang

23 novembre 2007 par Regis |

Les Témoins

En mars 2007, le site sida-info-service.org avait publié plusieurs chroniques à l’occasion de la sortie en salle du film d’André Téchiné, “Les Témoins“. Impliqués dans la lutte contre le sida depuis plusieurs années, avec des rôles différents, trois auteurs du Blog Sida avaient réagi après avoir vu le film. Nous publions ici la dernière chronique.

Je souhaite revenir sur le film d’André Téchiné Les Témoins, car celui-ci ne me semble pas vraiment rendre justice ni à l’époque ni aux acteurs de ce que furent les premières années du sida en France. J’ai été notamment très frappé par l’espèce d’imperméabilité des personnages à ce qui leur arrive et plus précisément à ce qui arrive à l’un d’entre eux, subitement frappé par ce mal nouveau et mystérieux qui vient de surgir.

D’un bout à l’autre du film c’est comme si rien ne devait véritablement les atteindre, au point de changer quoi que ce soit à leurs itinéraires personnels, leurs personnalités ou le regard qu’ils portent sur le monde qui les entoure. La section finale du film qui reprend exactement les mêmes personnages qu’au début pour leur faire rejouer exactement les mêmes scènes, à peine à distance de ce qui est pourtant censé représenter le point de rupture du film, à savoir la mort du jeune homme, illustre parfaitement, je trouve, cette mise à distance de tout enjeu existentiel véritable dans ce qui leur arrive.

On sait que cette position de retrait fut malheureusement celle adoptée par la grande majorité des protagonistes de ce nouveau mal épidémique, dans les années 1984-1987 (y compris dans la communauté gay), entraînant avec lui son lot de désolation et laissant libre cours, surtout, à une diffusion incontrôlée du virus au sein de populations rendues ainsi particulièrement vulnérables. Certes, il était littéralement impossible de s’abstraire complètement de ce qui était en train de se passer (ne serait-ce que parce que de nombreux proches étaient touchés), mais une forme particulière de mise à l’écart se mit alors en place qui nouait la proximité la plus évidente à une mise à distance discrète mais résolue des premières personnes touchées par la maladie.

Aides (incarnée ici par Michel Blanc) est née de cette discrimination affective d’ordre privé tout autant que des discriminations sociales d’ordre public qui se mettaient elles aussi discrètement en place, les unes venant compléter et renforcer les autres dans une espèce de conjuration collective de la maladie et de la mort.

Le film de Téchiné rend compte de cela en le valorisant et en même temps le masque subrepticement en mettant en scène le personnage improbable du médecin hospitalier incarné par Blanc, censé rendre compte tout à fois de l’enfermement dans un égocentrisme tour à tour virulent et désemparé et de l’engagement militant d’une minorité d’hommes courageux et déterminés. Cette contradiction du personnage permet de fermer la parenthèse sur ces années cruciales en égalisant artificiellement l’attitude des uns et le comportement des autres, dans une espèce d’évocation solaire joliment mise en scène d’un été d’insouciance et de bonheur. Ce travail très particulier sur le souvenir et les méandres de la mémoire permet alors à l’auteur d’en appeler discrètement à l’oubli dans une scène finale que je trouve d’une rare violence cinématographique, tant elle est construite sur ce qui ne fonctionnait que trop bien à l’époque et fut d’une si redoutable efficacité : une certaine forme de désinvolture affective liée à un narcissisme de groupe proprement inentamable.

Téchiné fait partie de ces artistes qui ne voulurent rester, à l’époque, que des « témoins » de cette tragédie, avec tout ce que ce terme emporte de confrontation forcée à des événements redoutables et de distanciation immédiate vis-à-vis de ceux-ci, comme si tout cela engageait trop d’audace à sortir de soi pour être vraiment tout à fait fréquentable. Une certaine « intelligentsia de gauche » (comme l’on disait à l’époque) s’y complut jusqu’à l’excès et bien rares furent celles et ceux qui osèrent s’engager plus avant dans la fournaise où pourtant nous étions tous (et eux pas moins que nous) censés être en train de brûler. Réécrire aujourd’hui cette histoire, la mettre en images, la donner à voir et à commenter à un large public, ignorant des réalités dramatiques de l’époque, emporte une responsabilité particulière que l’auteur des Témoins ne me semble assumer que de manière très partielle et pour le moins très confortable.

Il n’est pas vrai en effet que tout se passa de manière si joliment fluide que conté dans le film : ce fut surtout une histoire de feu et de sang, d’abandons brutaux et honteux, de petites lâchetés affectives et de grandes peurs humaines devant la mort, avec des « intellectuels de gauche » silencieux, des cinéastes « avant-gardistes » aux abonnés absents et des petits jeunes de province qui mouraient seuls dans des chambres d’hôpital sordides où nous étions les seuls à oser venir les rencontrer.

Écouter l’entretien avec André Téchiné réalisé par Sida Info Service

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Crédits photo : © UGC Distribution

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