Le Blog sida Éclairages sur la séropositivité et l’épidémie de sida

L’épidémie de sida balance elle aussi entre ces mots : frayeur et enchantement

22 novembre 2007 par Alain |

Les Témoins

En mars 2007, le site sida-info-service.org avait publié plusieurs chroniques à l’occasion de la sortie en salle du film d’André Téchiné, “Les Témoins“. Impliqués dans la lutte contre le sida depuis plusieurs années, avec des rôles différents, trois auteurs du Blog Sida avaient réagi après avoir vu le film. Nous republions ici, au cours des prochains jours, leurs chroniques.

Personne ne vient par hasard à Sida Info Service (SIS). Depuis que je suis arrivé à l’association en 1999, d’abord comme écoutant, ensuite comme rédacteur, j’entends cette antienne. Tous, bénévoles ou salariés, nous la répétons, sûrs d’avoir frappé un jour à la porte de SIS parce que pédé, parce que séropositif, parce que proche d’une personne touchée, ou pour une autre raison encore.

Ce sentiment d’appartenance à une cause, la lutte contre le sida, constitue le lien qui unit les membres de notre communauté, en dépit de nos différences et de nos parcours. Certes, être arrivé en 1990 lorsque l’association a été créée, n’a pas le même sens que pour celui ou celle qui a franchi la porte de SIS dans les années 2000. Le contexte du sida a changé. En France, grâce aux trithérapies, on meurt moins, et le cimetière du Père-Lachaise n’est plus aussi fréquenté que durant les années terribles.

Je me fais cette réflexion après être allé voir le dernier film d’André Téchiné, Les Témoins. L’histoire ? Manu, un jeune homosexuel, débarque à Paris au cours de l’été 1984. Sur un lieu de rencontres, il fait la connaissance d’un médecin, qui le présentera à Sarah et Medhi, jeunes parents d’un premier enfant. Au cours des mois qui suivront, une passion amoureuse traversera ces quatre personnages à l’heure du sida, et ceux qui ne mourront pas verront leur vie transformée.

« Etre passé à travers cette épidémie a été fondateur, dit Téchiné. J’avais envie d’en parler, parce que c’est quelque chose qui a beaucoup changé ma vie, ma façon de concevoir les relations, cela m’a fait comprendre que je n’étais qu’un simple mortel. »

Mortel, oui. En 1984, j’avais 22 ans, sans doute le même âge que Manu dans le film. J’aurais pu être lui si mon parcours avait été différent. Si mon père n’avait pas eu un cancer, s’il n’était pas mort l’année de mes 15 ans, si je ne m’étais pas « retiré » du monde à partir de cet instant. J’aurais pu être lui, homosexuel libre et sans tabous jouissant des plaisirs de la vie, et j’aurais pu être contaminé par le virus du sida. En quelque sorte, parce que je n’ai pas vécu pleinement mon homosexualité au cours de ces années 1980, j’ai été sauvé. Ensuite les messages de prévention largement diffusés et suffisamment audibles, m’ont permis de ne pas commettre trop d’écarts…

Les Témoins, « un film historique » , dit encore Téchiné, « même si sa forme est celle d’un conte, un conte pour adultes avec un mélange de moments d’enchantement et de frayeur ». L’épidémie de sida, me semble-t-il, balance elle aussi entre ces mots : frayeur et enchantement. Frayeur pour les séropositifs dont les traitements ne fonctionnent plus, enchantement lorsque de nouvelles molécules ravivent l’espoir. Frayeur quand certains prônent la pénalisation de la transmission du VIH lors de rapports sexuels, enchantement en constatant que des couples séropositifs peuvent profiter, en France en tout cas, de la procréation médicalement assistée pour réaliser leur projet parental.

A la fin du film d’André Téchiné, Manu, très affaibli par le sida, demande à se promener dans Paris. Après s’être maquillé pour estomper les stigmates de la maladie qui agressent son visage, il se rend avec son ami Adrien sur les quais, là où il pourra encore, sans doute pour la dernière fois, rencontrer des garçons. Adrien n’est pas d’accord, il s’inquiète de la faiblesse de Manu, veut le ramener à la maison. « Ca sert à quoi ! » s’exclame-t-il. Alors Manu se tourne vers lui et répond : « Même si ça ne sert à rien, il faut que j’y aille. ». Pour moi, cette phrase possède la force et la justification qui incitent à rester dans la vie, quoi qu’il arrive. Et démontre aussi pourquoi être à Sida Info Service ne relève pas du hasard.

Crédits photo : © UGC Distribution

  1. 3 réponses à l'article “L’épidémie de sida balance elle aussi entre ces mots : frayeur et enchantement”

  2. Par Ordinat0r le 23 novembre 2007

    c’est vrai …
    s’impliquer dans cette cause aux côtés de Sida Info Service n’est un hasard pour personne 😉

    ce qui m’épate c’est les séronégatifs qui luttent depuis de nombreuses années pour aider les séropositifs, je tiens à remercier ces séronégatifs 😉 … je suis séropositif.

    Merci, Alain, pour ce témoignage 😉

  3. Par Amber le 23 novembre 2007

    En effet, une présence sur Sida Info Service ne peut être attribuée au hasard, souvent le fruit d’un élément déclencheur…Et puis une envie de s’investir dans une cause qui nous tient à coeur, une volonté de participer par quelque moyen qui soit aussi minime soit-il…

  4. Par Fabrice le 6 mai 2008

    J’ai eu 23 ans en 1984 et j’ai donc vécu ces années 80 de l’apparition du sida. En réalité, j’en avais entendu parler bien avant car en 1983, le magazine allemand Der Spiegel auquel, étudiant, j’étais abonné avait consacré un premier dossier à ce « cancer gay ». Je revois très bien la première page de couverture de ce numéro.

    C’était l’époque aussi où j’étais constamment plongé dans le structuralisme et notamment dans Foucault. Sa mort en juin 1984 a été un choc ! La concrétisation du dossier du Spiegel que j’avais lu. Le « cancer gay » avait à présent un visage, une pensée.

    Début 1984, c’est aussi l’époque où j’ai commencé à sortir dans le « milieu » et que je me suis donné à corps perdu dans une sexualité débridée, évidemment sans aucune protection… J’ai retrouvé dans le film de Téchiné des choses que j’avais moi-même vécues.

    Mais ce n’est qu’en 2004, 20 ans plus tard, que j’ai été contaminé. Je regardais hier le film The gift et ses interrogations sur cette indicible « frontière » qui sépare le monde des séropositifs et celui des séronégatifs et l’attraction qu’exerce le premier sur les seconds.

    On ressent très bien cela dans le film de Téchiné.

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