Le Blog sida Éclairages sur la séropositivité et l’épidémie de sida

Il est le témoin de ce moment que certains d’entre nous se rappellent encore…

21 novembre 2007 par Docteur Michel Ohayon |

Les Témoins

En mars 2007, le site sida-info-service.org avait publié plusieurs chroniques à l’occasion de la sortie en salle du film d’André Téchiné, « Les Témoins« . Impliqués dans la lutte contre le sida depuis plusieurs années, avec des rôles différents, trois auteurs du Blog Sida avaient réagi après avoir vu le film. Nous republions ici, au cours des prochains jours, leurs chroniques.

Quel peut être le sens, aujourd’hui, de filmer le sida tel qu’il était au début des années 1980 ? La question est posée par André Téchiné, qui sort son dernier opus Les Témoins, et rend compte de l’irruption, en 1984, de la maladie, au sein d’un petit groupe d’amis. La filmographie du sida (car il y en a une), s’enrichit à nouveau, après un certain temps marqué par l’oubli de l’infection et son impact, son assimilation peut-être, à un pas de la banalisation dont nous nous satisfaisons tout en la déplorant.

Quelques films marquant ont jalonné cette histoire, avec plus ou moins de bonheur ou d’impact (on se rappelle les réactions suscitées par Les Nuits fauves de Cyril Collard, N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois, ou Jeanne et le garçon formidable de Ducastel et Martineau, pour s’en tenir à la production française), déroulant la chronique des morts annoncées. Et plus grand chose. Si, le magnifique Drôle de Félix des mêmes Ducastel et Martineau nous montrait un séropositif heureux, qui avait des choses autrement plus importantes à régler que sa maladie… Un discours paradoxalement militant, lumineusement incarné par Sami Bouajila, qu’on retrouve d’ailleurs dans Les Témoins, un prix d’interprétation cannois plus tard.

Le spectateur fidèle de Téchiné retrouve avec confiance certains thèmes récurrents du cinéaste. L’arrivée du jeune homo à Paris, l’initiation par un plus âgé (le mentor étant ici le platonique Michel Blanc), les prostitués des deux sexes, et, avant tout, l’éveil du désir. Alors que le destin du héros, Manu, est tragique, celui-ci débarque à la capitale sans complexes, avide de vie, sans tentation de destruction (contrairement à Manuel Blanc dans J’embrasse pas) ni culpabilité (ce qui n’était pas tout à fait le cas de Gaël Morel dans Les Roseaux sauvages). Il est le témoin de ce moment que certains d’entre nous se rappellent encore, où la mort défiait le sens et où les gays se sont répartis en malades et en survivants.

Selon son âge, son parcours, chacun s’identifiera à l’un ou l’autre des personnages. Ou à plusieurs. En 1984, j’avais pour ma part l’âge de Manu, et il s’en serait fallu de peu que je me reconnaisse dans Adrien, le médecin qui prend la mesure des choses. Homo planqué, bébé médecin, j’ai échappé à un destin qui a fauché ma génération, grâce auquel j’ai été épargné par le virus et pu devenir un médecin du sida qui soigne (j’ai commencé à me consacrer à cette maladie en 1987, au moment exact où arrivait l’AZT), et non pas celui qui regarde seulement mourir. C’est un peu ce que dit Téchiné (et d’autres) de sa propre histoire, et pousse à témoigner.Mais témoigner de quoi ? Les Témoins semble vouloir nous rappeler une époque désormais révolue, afin que nul n’oublie. Louable intention. Et il y a une émotion presque malsaine pour nous autres, désormais vieux acteurs de la lutte et surtout survivants, à nous remémorer ces instants terribles qui ont donné à nos vies un cours inattendu mais aussi un sens. Un soulagement aussi, les choses n’étant plus ainsi. A quelques- unes près.

Car si la fin ne survient pas avec la même force arbitraire, si nous ne sommes plus désemparés devant une maladie totale et inconnue, nous sommes encore les témoins de la mort qui continue, de la souffrance qui ne s’arrête jamais, et de tout ce qui fait que, même à l’ère des antiviraux, le VIH continue d’abîmer ceux qui le portent, à défaut de les tuer inéluctablement.

Quelques anachronismes m’ont surpris. Les tests sont apparus en 1985 (et non pas en 1984), la Twingo vers 1989 si j’ai bonne mémoire, et il est surprenant qu’un artiste aussi méticuleux que Téchiné ait laissé échapper des imprécisions de cette sorte. Les draps verts, non plus, n’existaient pas dans les hôpitaux parisiens en ce temps-là. Et, surtout, ils n’étaient pas marqués « Hôpitaux de Paris 2006 ». Alors, plutôt que de persifler, disons-nous qu’il y a peut-être là un message.

Car rien n’est vraiment anachronique dans cette histoire. La maladie existe toujours, on l’a dit. Mais surtout, même si l’on parle de reprise des contaminations ces dernières années, c’est oublier qu’elles n’ont jamais cessé de survenir.

Et le parcours du héros, Nouveau venu selon le titre du livre qu’écrit Emmanuelle Béart pour témoigner de cette aventure (et offrir un fil conducteur au film), est toujours le même qui conduit les jeunes gays à venir à la capitale, vivre leur sexualité avec la joie qu’on n’a qu’à 20 ans, et, pour certains d’entre eux, se contaminer peu après leur arrivée sans comprendre ce qui leur est arrivé et devenir d’un coup plus vieux de vingt ans, comme s’ils avaient eu 20 ans à l’époque du film.

Rien n’a changé, qu’en apparence. Les « Témoins » sont aujourd’hui des hommes mûrs, qui ont échappé à la contamination à cette époque, et sont aujourd’hui les premières nouvelles victimes du VIH. Les témoins sont aussi ces bâtons qu’on se passe l’un à l’autre lors des courses de relais, et qu’on se passe toujours inlassablement.

Le sida existe toujours.

Crédits photo : © UGC Distribution

  1. Une réponse à l'article “Il est le témoin de ce moment que certains d’entre nous se rappellent encore…”

  2. Par Ordinat0r le 23 novembre 2007

    Merci pour ce témoignage 😉

    on oublie jamais les années 84 lorsqu’on les as vécu avec le vih qui a détruit nos amis (ies).
    je suis contaminé vih et vhc depuis 1984.

    Merci à vous de rappeler qu’il ne faut pas banaliser le vih et qu’il tue toujours, c’est un respect envers ceux qui n’ont pas eu la chance de connaitre les tri-thérapies…

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